Festival de Colmar : Les Ballets Russes de Serge de Diaghilev…





Quand le Festival de Colmar évoque les splendeurs des « Ballets Russes » de Serge de Diaghilev…



Quel est le point commun entre Ravel, Debussy, Poulenc, Satie, Milhaud, Rachmaninov, Stravinski et Prokofiev ? La réponse est très simple : à un moment de leur carrière, ils ont collaboré avec Serge de Diaghilev, fondateur des « Saisons symphoniques russes » à Paris en 1907 et des fameux « Ballets russes ». A l’affiche de plusieurs concerts du 22ème Festival de Colmar nous trouvons les partitions composées spécialement pour Diaghilev (Le Chant du Rossignol, Petrouchka de Stravinski) ou adaptées pour devenir musiques de ballet (Valses nobles et sentimentales de Ravel, Prélude à l’après-midi d’un Faune de Debussy).

Maurice Ravel disait de son ami Igor Stravinski qu’en « jouant avec les vieilles formes », il trouve toujours quelque chose de neuf. En 1908, Igor Stravinski entreprend la composition de son premier opéra, Le Rossignol sur un livret inspiré d’un célèbre conte d’Andersen (Le Rossignol de l’empereur de Chine) qu’il écrit lui-même en collaboration avec son ami et traducteur Stepan Mitousov. Stravinski montre les ébauches à son professeur, Nikolaï Rimski-Korsakov qui l’encourage à poursuivre le travail. En 1909, le premier acte est terminé, mais Stravinski doit provisoirement abandonner l’écriture du Rossignol, car Serge de Diaghilev lui commande la musique d’un ballet, musique qui deviendra son premier grand chef-d’œuvre, L’Oiseau de feu. Par la suite, entre 1910 et 1913, trop occupé à écrire Petrouchka et Le Sacre du Printemps, le musicien laisse en souffrance son opéra inachevé…

Ce n’est que durant l’automne et l’hiver 1913-1914 que Stravinski reprend la partition sur la demande du nouveau Théâtre libre de Moscou, qui offre au musicien une somme très importante pour l’époque, dix mille roubles. Malgré quelques réticences, Stravinski compose à Clarens en Suisse, les deux derniers actes, tout en étant parfaitement conscient que son style et son langage musical ont considérablement évolué depuis six ans.

Début de 1914, le Théâtre libre fait faillite, et Stravinski, dont la pingrerie est déjà proverbial, ne tarde pas à accepter la proposition de Diaghilev de monter Le Rossignol à l’Opéra de Paris, sans paraît-il, demander d’honoraires supplémentaires ! La première a lieu le 26 mai 1914 sous la direction de Pierre Monteux et dans les magnifiques décors du peintre russe Alexandre Benois.

Insatisfait du résultat le musicien songe, dès 1914, à remanier son œuvre. C’est encore ce cher Diaghilev qui va lui en fournir l’occasion deux ans plus tard en demandant à Stravinski d’en tirer la musique d’un nouveau ballet. Le Chant du rossignol va d’abord être créé en concert à Genève le 6 décembre 1919 par le célèbre chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet, qui fut par ailleurs l’interprète privilégié de nombre de partitions de Ravel… Le public genevois du vénérable Victoria Hall, qui n’a pas encore entendu Le Sacre du printemps, est partagé : les uns sont choqués par les dissonances et le caractère novateur de l’œuvre, les autres, crient : « Vive Stravinski, vive les Dadaïstes! » (sic !).

Le même Ansermet dirige le 2 février 1920 la première représentation du ballet Le Chant du rossignol à l’Opéra de Paris dans la chorégraphie de Leonid Massine et les décors d’Henri Matisse. C’est la grande Tamara Korsavina qui danse le rôle titre. Le 17 juin 1925, George Balanchine reprend le ballet de Stravinski dans une nouvelle chorégraphie et avec Alicia Markova dans le rôle du Rossignol.

Jouées sans interruption, les trois parties du Chant du rossignol témoignent d’un degré de perfection dans l’orchestration rarement égalé. L’auditeur reste constamment captivé par la liberté créatrice de Stravinski, que ce soit dans la recherche de timbres et de nuances, dans les harmonies d’un extrême raffinement, ou dans l’inspiration mélodique d’une incroyable richesse.

Le très talentueux chef d’orchestre saint-pétersbourgeois Andrey Boreyko a choisi de réunir à l’affiche du même concert, le samedi 10 juillet à l’église Saint-Matthieu, Le Prélude à l’après-midi d’un Faune de Debussy, le cycle Shéhérazade de Ravel et deux partitions de Stravinski, dont son célébrissime Petrouchka. Il est difficile de parler de cette partition à juste titre parmi les plus connues de son auteur, sans penser à cette phrase de Stravinski qui déclare sans sa Poétique musicale : « « L’idée d’une œuvre est liée pour moi à l’idée du plaisir que cela me procure ! L’invention suppose l’imagination créatrice et implique avant tout la nécessité de la fantaisie… ».

C’est en 1910, à Lausanne que le musicien commence la composition d’une pièce pour piano et orchestre inspiré par le personnage de Petrouchka, le Polichinelle du théâtre de marionnettes russe. Diaghilev, toujours lui, décide de commander à Stravinski une nouvelle œuvre pour sa troupe, après le succès triomphal du premier ballet composé pour les « Ballets Russes », L’Oiseau de feu. Diaghilev parvient donc à persuader Stravinski que l’histoire de Petrouchka sera prodigieuse pour un ballet!

En décembre 1910, Stravinski se rend à Saint-Pétersbourg, où il montre les ébauches au chorégraphe Michel Fokine et au peintre Alexandre Benois, qui se déclarent tous les deux « enchantés ». Au printemps 1911, Benois, Diaghilev et Stravinski se retrouvent à Monte-Carlo pour terminer le livret… Ainsi naît la première version de Petrouchka, sous-titré « Scènes burlesques en quatre tableaux », achevée à Rome et créée le 13 juin 1911 à Paris au Théâtre du Châtelet avec le légendaire danseur des « Ballets russes » Vaclav Nijinski dans le rôle titre et Tamara Karsavina dans celui de la Ballerine.

La chorégraphie de Mikhaïl Fokine, la splendeur des décors d’Alexandre Benois et la direction inspirée de Pierre Monteux contribuent au triomphe du spectacle. « Une orgie de sonorités russes, les plus authentiques depuis Moussorgski ! », écrira Arthur Rubinstein, à l’intention duquel Stravinski réalisera quelques années plus tard une transcription pour piano.

Stravinski témoigne dans son autobiographie : « Je me souviens qu’à la générale au Châtelet, à laquelle était conviée l’élite du monde artistique et la presse, Petrouchka produisit une impression immédiate sur l’assistance et la plupart de mes prévisions en ce qui concerne la sonorité s’étaient entièrement confirmées. Nijinski incarnait ce personnage avec perfection ! ».

La musique de Petrouchka se présente comme un véritable « collage » sonore, une succession de tableaux fortement contrastés et d’une étonnante nouveauté. Stravinski restitue à merveille l’atmosphère sonore d’une fête foraine au cours de la Semaine grasse et utilise fréquemment les thèmes empruntés aux chansons populaires russes.

Notons pour l’anecdote qu’en 1913, lors de la tournée des « Ballets russes » à Vienne, l’orchestre de la ville refuse d’abord de jouer la partition de Stravinski, qualifiant la musique de Petrouchka de schmutzige Musik (musique sale) !

La musique des grands ballets de Stravinski (L’Oiseau de feu, Petrouchka, Le Sacre du printemps, Le Chant du rossignol, Le Baiser de la Fée…), qui ont assuré à leur auteur une notoriété mondiale dès leur création, font dorénavant partie du répertoire de toutes les grandes formations orchestrales.

L’œuvre de Stravinski a légitimement toute sa place dans un hommage à Ravel et Rachmaninov. En effet, Stravinski connaissait très bien les deux musiciens (tout comme il fréquentait Debussy, ou encore Eric Satie). Dans la correspondance de Ravel, nous trouvons plusieurs lettres adressées à Stravinski qui commencent toutes par un sympathique « Mon cher vieux… ». Par ailleurs, les deux compositeurs ont envisagé en 1913 de restituer La Khovantschina de Moussorgski, musicien qu’ils admiraient profondément tous les deux. Hélas, ce projet de collaboration a été rapidement abandonné…

Dans les années 1910 à Paris, Ravel et Stravinski apparaissent comme deux figures « incontournables » du monde musical et lorsque l’on inaugure la nouvelle salle Pleyel, les seuls compositeurs qui sont sollicités sont bien nos deux « vieux » compères.

Ravel a toujours défendu la musique de Stravinski, notamment après le scandale déclenché par la première du Sacre du printemps, et s’est toujours insurgé contre les jugements parfois condescendants des critiques musicaux de l’époque. Quant à Stravinski, non seulement il a tenu à assister aux obsèques de Ravel le 30 décembre 1937, mais il a publié un long article élogieux sur l’importance de l’œuvre de Ravel dans l’histoire de la musique. Manuel Rosenthal raconte : « Le jour de la mort de Ravel, je dirigeais L’Enfant et les Sortilèges. En me retournant pour saleur, j’ai vu un homme plus que bouleversé, livide… C’était Stravinski, il venait de perdre son grand frère ! ».

Les relations de Stravinski avec Rachmaninov ont été bien plus complexes. « Exilé » de la modernité, Rachmaninov se trouvait plutôt isolé face au triomphe des nouvelles théories musicales et des recherches « radicales » de ses compatriotes. À New York, Carl Lamson est témoin d’une conversation édifiante entre Rachmaninov et le célèbre violoniste Fritz Kreisler à propose de Stravinski. Kreisler vante les mérites de Petrouchka et de L’Oiseau de feu. Réservé et courtois, comme à son habitude, Rachmaninov acquiesce … La conversation en vient au Sacre du printemps, que Kreisler considère comme l’une des grandes œuvres fondatrices de la musique « moderne » du 20e siècle. Rachmaninov sort de sa réserve monosyllabique pour lâcher : « Oh, Le Sacre… c’est déjà moins bien! ».

En juillet 1942, en Californie, alors que Stravinski et Rachmaninov habitent pratiquement l’un à côté de l’autre sans se fréquenter, Rachmaninov frappe à la porte de son voisin pour l’inviter à diner. Il précise alors que l’on « parlera russe, mais pas de musique! ». Stravinski lui rendra la politesse le 8 août suivant… Dans ses mémoires, Natalia Rachmaninov se souvient que la conversation a surtout tourné… autour des recettes de confitures !


Marianna Chelkova

Coordinatrice artistique

du Festival International de Colmar