En souvenir de...





Wolfgang WAGNER

Le Maître de Bayreuth




Décédé le 21 mars 2010, à l’âge de 90 ans, Wolfgang Wagner n’aura survécu que deux ans à sa seconde épouse et à son retrait de la direction du Festival de Bayreuth, sur lequel il avait régné pendant cinquante-sept ans.


Petit-fils de Richard Wagner, il ne serait sans doute pas arrivé aussi jeune à la tête de la prestigieuse manifestation fondée en 1876 par son grand-père sans la nécessité de tourner la page du nazisme. Sa mère, Winifred, fut en effet une amie personnelle de Hitler. Très compromise, elle dut se retirer en 1945. Les autorités militaires américaines auraient fermé le Festspielhaus de Bayreuth si les deux fils de Winifred, Wieland et Wolfgang, n’avaient élaboré le projet d’un nouveau Bayreuth insoupçonnable sur le plan idéologique. Agés de 34 et 32 ans, Wieland l’aîné et Wolfgang le cadet se retrouvèrent propulsés en 1951 à la tête du festival lyrique le plus couru du monde. Avec une nette répartition des rôles : Wieland se révéla vite un génie de la mise en scène, Wolfgang manifestant un talent d’administration et de gestion.


Cette complémentarité idéale est psychologiquement difficile à vivre pour Wolfgang qui passe pour le tâcheron laborieux. Quelle rancœur s’était accumulée lorsque Wieland mourut prématurément en 1966 à 49 ans ? Difficile à dire, toujours est-il que Wolfgang resta dès lors seul maître à bord, veillant jalousement sur ses prérogatives au point de décourager systématiquement toute concurrence. Ses propres réalisations nouvelles, par lesquelles il remplaça progressivement les productions de son frère, différaient assez sensiblement, en dépit d’une évidente parenté décorative, de celles du disparu. Elles se signalaient par une utilisation très colorée des techniques d’éclairage et de projection qui lui servirent surtout à illustrer de façon assez banale des œuvres dont il neutralisait les arrière-plans idéologiques.


Or l’accélération culturelle provoquée par l’année 1968, l’émergence de nouveaux lieux wagnériens où se manifestait le désir d’en revenir à la reconstitution d’un quotidien légendaire très traditionnel par le biais d’un plus grand réalisme émotif (comme le fera Karajan à Salzbourg), l’intérêt nouveau, enfin, porté à l’opéra par des chercheurs venus d’horizons très divers étaient autant de raisons de remettre en cause un style d’interprétation qui ne pouvait même plus prétendre équilibrer la tradition du carton-pâte et les recherches esthétiques ou idéologiques des nouveaux venus.



Après avoir fait scandale en donnant droit de cité à la nouvelle école est-allemande, en pleine guerre froide, avec Götz Friedrich ou Harry Kupfer (dont le Vaisseau fantôme de 1978 a marqué à jamais l’interprétation de l’œuvre), il fit preuve d’une audace considérable, en confiant « Le Ring » du centenaire aux français Pierre Boulez et Patrice Chéreau, cette production passe aujourd’hui pour incontournable après avoir valu des menaces de mort aux interprètes en 1976 ! Cette année-là, Wolfgang se sépare de sa femme pour épouser son attachée de presse, Gudrun Mack. C’est la fâcherie avec sa fille Eva, qui se retrouve dès lors exclue de Bayreuth et fait carrière comme conseillère au casting dans les plus grandes maisons (Covent Garden Met, Festival d’Aix).


Par fax, il rompt toute relation avec son fils Gottfried, rédacteur d’un ouvrage et d’articles contestataires. Il ferme la porte à ses neveux et nièces, disant par exemple du fils de Wieland : « Si je l’avais fait venir à Bayreuth, il se serait totalement ridiculisé : il devrait plutôt m’en être reconnaissant ».


S’il aimait se donner des airs de paysan bavarois, parlant une sorte de patois franconien qui plongeait le germanophone le plus aguerri dans des abîmes de perplexité, il était aussi un homme habile et très cultivé. Il sut ainsi ouvrir Bayreuth à la modernité.


Lorsque l’on l’interrogeait sur le choix de certains metteurs en scène d’avant-garde se servant des chefs-d’œuvre de Richard Wagner pour se faire connaître du public, il répondait avec son amabilité et sa présence d’esprit habituelles qu’il fallait évoluer dans le monde contemporain, pour éviter que le Festspielhaus ne devienne un musée, selon l’expression de son frère Wieland.


Ces dernières années, il favorisait Katharina, fille de son second mariage, tout en s’accrochant à son fauteuil directorial, sans toujours parvenir à maintenir une ligne éditoriale et une qualité musicale constante. Très affecté par la mort de sa femme, il sentait qu’il fallait ouvrir la succession s’il voulait que le festival reste dans la famille : il ne s’opposa pas à l’alliance stratégique de ses deux filles Eva et Katharina, les demi-sœurs qui ne s’étaient jamais adressé la parole. A 64 et 31 ans, elles président aux destinées de Bayreuth depuis l’an dernier et devront montrer que le festival est encore (ou à nouveau) capable de servir de référence.


Décédé le 21 mars 2010, à l’âge de 90 ans, Wolfgang Wagner n’aura survécu que deux ans à sa seconde épouse et à son retrait de la direction du Festival de Bayreuth, sur lequel il avait régné pendant cinquante-sept ans.


Petit-fils de Richard Wagner, il ne serait sans doute pas arrivé aussi jeune à la tête de la prestigieuse manifestation fondée en 1876 par son grand-père sans la nécessité de tourner la page du nazisme. Sa mère, Winifred, fut en effet une amie personnelle de Hitler. Très compromise, elle dut se retirer en 1945. Les autorités militaires américaines auraient fermé le Festspielhaus de Bayreuth si les deux fils de Winifred, Wieland et Wolfgang, n’avaient élaboré le projet d’un nouveau Bayreuth insoupçonnable sur le plan idéologique. Agés de 34 et 32 ans, Wieland l’aîné et Wolfgang le cadet se retrouvèrent propulsés en 1951 à la tête du festival lyrique le plus couru du monde. Avec une nette répartition des rôles : Wieland se révéla vite un génie de la mise en scène, Wolfgang manifestant un talent d’administration et de gestion.


Cette complémentarité idéale est psychologiquement difficile à vivre pour Wolfgang qui passe pour le tâcheron laborieux. Quelle rancœur s’était accumulée lorsque Wieland mourut prématurément en 1966 à 49 ans ? Difficile à dire, toujours est-il que Wolfgang resta dès lors seul maître à bord, veillant jalousement sur ses prérogatives au point de décourager systématiquement toute concurrence. Ses propres réalisations nouvelles, par lesquelles il remplaça progressivement les productions de son frère, différaient assez sensiblement, en dépit d’une évidente parenté décorative, de celles du disparu. Elles se signalaient par une utilisation très colorée des techniques d’éclairage et de projection qui lui servirent surtout à illustrer de façon assez banale des œuvres dont il neutralisait les arrière-plans idéologiques.


Or l’accélération culturelle provoquée par l’année 1968, l’émergence de nouveaux lieux wagnériens où se manifestait le désir d’en revenir à la reconstitution d’un quotidien légendaire très traditionnel par le biais d’un plus grand réalisme émotif (comme le fera Karajan à Salzbourg), l’intérêt nouveau, enfin, porté à l’opéra par des chercheurs venus d’horizons très divers étaient autant de raisons de remettre en cause un style d’interprétation qui ne pouvait même plus prétendre équilibrer la tradition du carton-pâte et les recherches esthétiques ou idéologiques des nouveaux venus.



Après avoir fait scandale en donnant droit de cité à la nouvelle école est-allemande, en pleine guerre froide, avec Götz Friedrich ou Harry Kupfer (dont le Vaisseau fantôme de 1978 a marqué à jamais l’interprétation de l’œuvre), il fit preuve d’une audace considérable, en confiant « Le Ring » du centenaire aux français Pierre Boulez et Patrice Chéreau, cette production passe aujourd’hui pour incontournable après avoir valu des menaces de mort aux interprètes en 1976 ! Cette année-là, Wolfgang se sépare de sa femme pour épouser son attachée de presse, Gudrun Mack. C’est la fâcherie avec sa fille Eva, qui se retrouve dès lors exclue de Bayreuth et fait carrière comme conseillère au casting dans les plus grandes maisons (Covent Garden Met, Festival d’Aix).


Par fax, il rompt toute relation avec son fils Gottfried, rédacteur d’un ouvrage et d’articles contestataires. Il ferme la porte à ses neveux et nièces, disant par exemple du fils de Wieland : « Si je l’avais fait venir à Bayreuth, il se serait totalement ridiculisé : il devrait plutôt m’en être reconnaissant ».


S’il aimait se donner des airs de paysan bavarois, parlant une sorte de patois franconien qui plongeait le germanophone le plus aguerri dans des abîmes de perplexité, il était aussi un homme habile et très cultivé. Il sut ainsi ouvrir Bayreuth à la modernité.


Lorsque l’on l’interrogeait sur le choix de certains metteurs en scène d’avant-garde se servant des chefs-d’œuvre de Richard Wagner pour se faire connaître du public, il répondait avec son amabilité et sa présence d’esprit habituelles qu’il fallait évoluer dans le monde contemporain, pour éviter que le Festspielhaus ne devienne un musée, selon l’expression de son frère Wieland.


Ces dernières années, il favorisait Katharina, fille de son second mariage, tout en s’accrochant à son fauteuil directorial, sans toujours parvenir à maintenir une ligne éditoriale et une qualité musicale constante. Très affecté par la mort de sa femme, il sentait qu’il fallait ouvrir la succession s’il voulait que le festival reste dans la famille : il ne s’opposa pas à l’alliance stratégique de ses deux filles Eva et Katharina, les demi-sœurs qui ne s’étaient jamais adressé la parole. A 64 et 31 ans, elles président aux destinées de Bayreuth depuis l’an dernier et devront montrer que le festival est encore (ou à nouveau) capable de servir de référence.