La chronique de Pierre Iung

STUTTGART : RICHARD WAGNER «PARSIFAL»
UNE PASSIONNANTE TRANSPOSITION RÉUSSIE

Contrairement à la réputation sulfureuse que lui ont fait ses détracteurs Calixto Bieito est très respectueux des opéras qu’il met en scène. Il en suit assez fidèlement le déroulement dramatique qu’il amplifie de sa vision personnelle faite souvent de références actuelles enrichies par une imagination débordante et une très grande sensibilité artistique. Cette vision personnelle que certains prennent parfois pour de la provocation offre au contraire des images très fortes toujours en rapport avec l’intensité du drame.

Dans le cas de Parsifal, il était intéressant de découvrir comment il allait traiter l’histoire de cette étrange communauté (une secte ?) de Chevaliers qui privés du Graal et de son pouvoir surnaturel allaient perdre leur Foi et leur raison d’exister. On le découvre très vite dès le prélude orchestral qui se joue rideau ouvert avec le décor très réussi de Susanne Gschwender : d’un côté un port autoroutier en ruines, de l’autre une forêt aux arbres calcinés. Quelques personnages errent sans but, plusieurs portant un masque à gaz pour se protéger des conséquences d’un conflit nucléaire et du désastre écologique qu’il a provoqué. La plupart des survivants vivent sous terre et n’en sortent que pour chercher un sens à leur vie, privés de leurs anciennes valeurs qu’Amfortas leur chef ne parvient pas à leur faire retrouver. Et encore moins Titurel son père qui lui, n’a toujours pas compris que son monde a définitivement disparu. Dans la première scène dite «du Graal» (2e tableau du 1er acte) Amfortas fait livrer à la foule des survivants un lot de bimbeloterie (plats, coupes, ciboires, crucifix, chandeliers etc...) qui semble les apaiser et éveiller en eux de vagues souvenirs.
Puis ils brandissent des pancartes écrites dans toutes les langues, la plus grande en lettres rouges demandant «Wo ist Gott» «Où est Dieu». L’inconnu amnésique que Gurnemanz, gourou fanatique, a amené à cette étrange réunion n’a pas retrouvé la mémoire et témoigne toujours de la même indifférence. Par dérision, Gurnemanz grave au fer rouge sur la poitrine de Parsifal le mot ERLÖSUNG (Rédemption).

Au deuxième acte apparaît Klingsor dont la puissance s’exprime par la possession d’un lance-flamme. Ses Filles-Fleurs vêtues de feuilles de plastique transparent collées par des rubans adhésifs évoquent plus des zombies que des séductrices. Kundry avive la conscience de Parsifal par l’évocation de sa mère mais surtout en lui offrant un jouet de son enfance, une maquette de camion-benne, qui l’éveille à son passé.
Et quand menacé par Klingsor il cherchera une arme, c’est avec une barre de fer arrachée aux ruines du pont qu’il se défendra et le tuera.

Au troisième acte, reconnu par Gurnemanz, Parsifal monté dans un caddie endosse une invraisemblable robe bleue chargée de bondieuseries, tel un nouveau Jésus-Christ prêt à refaire son entrée à Jérusalem ! Une vraie scène saint-sulpicienne se déroule pendant l’enchantement du Vendredi-Saint avec des petits anges, cierges à la main, pénétrant dans la salle alors que se répandent les fumées d’encens. Dans la dernière scène, les survivants se sont débarrassés de Titurel et Parsifal dès son arrivée, à l’aide de sa barre de fer, symbole de sa puissance, tue Amfortas qui n’attendait que cela et le remplace. Tout le monde semble apaisé et les survivants vont pouvoir continuer à survivre ayant retrouvé un sens à leur vie.

Si Calixto Bieito crée par sa mise en scène un spectacle fort et passionnant, il en partage la réussite avec Manfred Honeck à la tête des forces musicales du Staatsoper. Une direction brillante et lumineuse qui sert admirablement la puissance évocatrice de la musique de Richard Wagner. Et la force et la beauté des Chœurs justifient leur réputation acquise durant la dernière décennie où la revue «Opernwelt» lui avait attribué à plusieurs reprises le titre du meilleur chœur d’Opéra.

La distribution remarquable réunie par l’Opéra de Stuttgart répondait en tout point aux ambitions de la production. Christiane Iven incarnait une Kundry tourmentée aux éclats vocaux parfois hystériques faisant preuve d’un immense talent de comédienne tout comme l’Amfortas athlétique tant vocalement que physiquement de Gregg Baker. Dans le rôle-titre Andrew Richards, voix claire et bien timbrée, incarnait un personnage émouvant de «Chaste Fol» évoluant vers celui triomphant de rédempteur. Magnifique interprétation également de Stephen Milling en Gurnemanz violent et brutal dont la partie vocale est la plus longue de la partition tout comme celle de Matthias Hölle dans le rôle plus court de Titurel à qui la mise en scène conférait une présence inhabituelle.

Avec cette exceptionnelle production de Parsifal succédant à un Chevalier à la Rose d’anthologie cet hiver, l’Opéra de Stuttgart oubliant ses crises du passé retrouve l’éclat qui a fait de lui une des premières scènes allemandes.

Pierre IUNG