22e édition du Festival International de Colmar Du 2 au 13 juillet 2010

Si loin, si proche…


22e édition du Festival International de Colmar

Du 2 au 13 juillet 2010

22 concerts

Hommage « croisé » dans le cadre de l’année France-Russie 2010

à Maurice Ravel (1875-1937) et à Sergueï Rachmaninov (1873-1943)




« Je n’ai jamais éprouvé le besoin de formuler les principes de mon esthétique.

Si j’étais tenu de le faire, je demanderais la permission de reprendre

à mon compte les déclarations de Mozart.

Il se bornait à dire que la musique peut tout entreprendre, tout oser

et tout peindre, pourvu qu’elle reste enfin et toujours la musique… »

Maurice Ravel dans Quelques réflexions sur la musique


« Le compositeur doit posséder deux qualités essentielles,

l’imagination et le sens aigu de la couleur musicale !

La musique est la sœur de la poésie et la fille de la tristesse… »

Sergueï Rachmaninov




Pour la première fois de son histoire, le Festival de Colmar rend un « double » hommage, un hommage franco-russe à Maurice Ravel et à Sergueï Rachmaninov qui ont, chacun à sa façon, marqué l’histoire musicale de la première moitié du 20e siècle. Ces deux pianistes-compositeurs à la carrière plutôt atypique ont créé des univers musicaux très personnels, fort éloignés au premier abord. Cependant, la richesse de leur création, même s’ils ont été assez peu prolifiques comparés à certains de leurs contemporains, permet des « jeux de correspondance » tout à fait passionnants dans de nombreux domaines. « L’axe » franco-russe sert donc du fil conducteur de l’édition 2010, mis en lumière par des jeux de miroir dans le choix des répertoires et des artistes.


L’œuvre de Ravel, fruit d’une recherche quasi obsessionnelle de perfection, porte les traces d’un riche héritage s’étendant de Rameau et Couperin à son maître Gabriel Fauré et Ernest Chausson, sans oublier les pionniers du jazz, qu’il découvre lors de son voyage aux Etats-Unis. Après avoir participé au début du 20e siècle au mouvement que l’on qualifie volontiers d’« impressionniste », Ravel s’oriente peu à peu vers une sorte de « néoclassicisme » plus dépouillé.


Reconnu comme un maître absolu de l'orchestration, Ravel possède une sensibilité et une expressivité qui rendent sa musique très actuelle. Même s’il avait été fasciné et influencé par la musique russe, à laquelle il s’est référé tout au long de sa vie, Ravel reste aux yeux du monde l’incarnation la plus parfaite de « l’esprit français ».


Unanimement considéré comme l’un des compositeurs français les plus emblématiques, Ravel s’avère parfois être la « victime » du succès planétaire de son œuvre la plus célèbre, le Boléro. Musicien complet et orchestrateur de génie, il s’est illustré dans pratiquement tous les genres musicaux; et le Festival de Colmar 2010, sans prétendre à une impossible exhaustivité, s’efforcera de présenter une large palette de ses créations.


Oublions toutes les idées reçues sur la musique de Ravel et la soi-disante complexité de ses harmonies sophistiquées… Chez Ravel, ce sont le dépouillement et la simplicité qui dévoilent le plus souvent la beauté ! Toujours évocatrice, mais loin des clichés sur l’« impressionnisme » musical, la création ravélienne dépasse cette étiquette trop réductrice pour s’affirmer avec une finesse, une science des couleurs, une élégance, une subtilité et une tendresse inégalées.


Assez peu prolifique (86 œuvres originales et 25 pièces orchestrées ou transcrites), la production musicale de Ravel se caractérise par l’extrême diversité des genres abordés, comme par une proportion tout à fait impressionnante d’œuvres reconnues comme « majeures » dans l’évolution de la musique classique occidentale. Quant à son orchestration des Tableaux d'une exposition de Moussorgski, non seulement elle a notablement contribué, depuis des décennies, à la renommée internationale du musicien français, mais elle a également fini par pratiquement occulter la version originale pour piano seul du compositeur russe.


Avec Ravel disparaissait en 1937 le dernier représentant d’une lignée de musiciens qui avaient su renouveler l’écriture musicale, sans jamais renoncer aux principes hérités du classicisme. Par-là même, Ravel apparaît comme le dernier compositeur dont l’œuvre dans sa totalité, toujours novatrice et jamais rétrograde, soit, comme le disait Marcel Marnat, « entièrement accessible à une oreille profane ».


Quant à Rachmaninov, son presque contemporain, ce pianiste, compositeur et chef d’orchestre occupe une place encore plus singulière dans l’histoire de la musique. Résolument postromantique, il se place dans la lignée des grands compositeurs russes du 19e siècle, en premier lieu Piotr Tchaïkovski. Pianiste virtuose à la réputation mondiale, contraint à l’exil après la Révolution russe de 1917 – exil qu’il n’a jamais pu vraiment accepter !– Rachmaninov nous laisse un héritage musical bien plus riche que les quelques « tubes » qui l’ont fait connaître en Occident.


Mélodiste incomparable, profondément enraciné dans la terre russe, à laquelle il fut brutalement arraché, Rachmaninov a souvent dérouté par son attachement viscéral à la tradition… Ses relations avec Igor Stravinski, très complexes, illustrent bien ce paradoxe : immensément connu, Rachmaninov se trouve finalement très isolé face au triomphe des nouvelles théories musicales et des recherches « radicales » de ses compatriotes. À New York, Carl Lamson est témoin d’une conversation édifiante entre Rachmaninov et le célèbre violoniste Fritz Kreisler qui discutent de l’œuvre de Stravinski. Kreisler vante les mérites de Petrouchka et de L’Oiseau de feu. Réservé et courtois, comme à son habitude, Rachmaninov acquiesce … La conversation en vient au Sacre du printemps que Kreisler considère comme l’une des grandes œuvres fondatrices de la musique « moderne » du 20e siècle. Rachmaninov sort alors de sa réserve monosyllabique pour lâcher : « Oh, Le Sacre… c’est déjà moins bien! ».


Tout en rendant un hommage appuyé aux partitions de Stravinski écrites pour Serge de Diaghilev et ses « Ballets Russes », le Festival de Colmar 2010 sera l’occasion, espérons-le, de rendre justice aux facettes méconnues de Rachmaninov, musicien majeur de la première moitié du 20e siècle à l’inspiration riche et fertile, et dont l’œuvre mériterait de trouver enfin toute sa place dans l’histoire de la musique.


Le langage musical de Rachmaninov, aisément reconnaissable, accorde la primauté absolue à la mélodie : sa musique nous touche par sa bouleversante vulnérabilité et par son absolue sincérité. Rachmaninov n’a jamais cessé d’être véritablement adulé en Russie, malgré son étiquette d’ « artiste émigré », connotation rédhibitoire du temps de l’Union Soviétique. En Occident, son œuvre a souffert d’un curieux malentendu, et seule une petite partie de ses partitions se trouve régulièrement jouée. Certes, les thèmes mélodiques de son célébrissime Prélude ou le début de son Deuxième concerto pour piano ont souvent été utilisés comme « musique de film » et ont trouvé un large public. Cependant, l’on continue à reprocher à Rachmaninov son attachement sans faille au postromantisme, à la musique mélodique et tonale, ainsi qu’aux traditions de musique russe héritées du 19e siècle. Son exil après 1917, en Europe, puis aux Etats-Unis, correspond selon les termes d’un biographe à « l’exil de la modernité ».


Pianiste aux moyens techniques vertigineux, Rachmaninov fut sans aucun doute l’un des artistes les plus appréciés en concert dans les années 1920-1940. Il a pourtant toujours souffert de l’ombre que sa brillante carrière de concertiste faisait à ses compositions… Son œuvre de compositeur, certes assez limitée quantitativement (seulement quarante-cinq numéros d’opus !), frappe par sa diversité : musique de chambre, musique chorale, symphonies, poèmes symphoniques, deux grands cycles liturgiques, pièces pour piano seul, innombrables mélodies, concertos pour piano et orchestre…


Dernier « vrai » romantique du 20e siècle, chantre nostalgique de la Russie éternelle, souvent honni par l’avant-garde musicale et méprisé par une certaine « intelligentsia » occidentale, qui qualifiaient sa musique d’ « anachronique » et même de « démodée », Rachmaninov n’a hélas échappé à aucun cliché… Loin des jugements hâtifs et des idées préconçues, son œuvre constitue un miroir assez fidèle de la vie musicale russe, même si elle est contemporaine de toutes les recherches futuristes, cubistes, dadaïstes ou surréalistes. On conviendra donc volontiers que ses partitions (dont l’admirable symphonie chorale Les Cloches qui sera donnée en clôture du Festival de Colmar 2010) évoquent plus La Cerisaie de Tchékhov et les subtils paysages d’Isaac Levitan que Le Nuage en pantalon de Maïakovski ou Le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch !


Volontairement éloignée de tous les courants musicaux de son époque, à la fois intemporelle et ancrée dans la grande tradition russe, la musique de Rachmaninov revêt avec le recul du temps une signification universelle qui justifie amplement l’hommage rendu par le Festival de Colmar !


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Programme complet, informations et réservations sur www.festival-colmar.com

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Texte de Marianna Chelkova

Coordinatrice artistique du Festival International de Colmar

Chargée des recherches musicales et documentaires