Bernard Haitink dirige l’Orchestre Philharmonique de Berlin.

Force est de constater que le froid glacial (-14°) n’empêchent nullement les berlinois de se déplacer en nombre pour assister aux concerts de l’Orchestre philharmonique. Il faut dire que l’affiche des 21, 22 et 23 janvier avait de quoi réchauffer le plus frileux des mélomanes. En effet, Bernard Haitink, invité à diriger la prestigieuse formation, avait choisi un programme imprégné de culture Mittel-Europa. Ces concerts débutaient avec Stele opus 33 du compositeur hongrois György Kurtag. Créée en 2004 par l’Orchestre philharmonique de Berlin et Claudio Abbado, puis reprise en 2006 sous la baguette de Sir Simon Rattle, cette première grande pièce pour orchestre, écrite en hommage à Andras Mihaly, compositeur ami de Kurtag, décédé en 1993, émeut par sa simplicité expressive, par l’usage d’un matériau riche d’intention et de naturel. Loin de toute combinaison instrumentale abstraite, Stele dit tout en un peu plus de 10 minutes. Le puissant accord initial n’est pas sans rappeler celui de Léonore III de Beethoven. Ce sera l’unique allusion (consciente ou inconsciente ?) au Maître de Bonn. De forme tripartite, elle s’ouvre sur une déploration terrifiante de la disparition de l’ami, avant qu’un cri d’effroi (une allusion à Mahler ?) n’accentue le désespoir. Puis, s’impose une résignation entretenue par un motif récurrent légèrement modifié en écho. A la différence de Michael Gielen accentuant l’aspect métaphysique et expressionniste de l’œuvre, Bernard Haitink s’attache à la dimension humaine et évite de surcharger les intentions psychologiques. Il faut dire que le son riche et capiteux des cordes, la résonance des bois et des cuivres de l’orchestre –en particulier, dans la seconde partie- y contribuent.

Grand serviteur de Brahms et sans doute l’un des meilleurs accompagnateurs avec Sir Charles Mackerras, le chef batave conviait l’excellent Frank Peter Zimmermann à être le soliste du Concerto pour violon en ré majeur. Partition emblématique du répertoire concertant, partition archi-rabattue, elle étonne toujours par son pouvoir de fascination. Sont-ce les thèmes, sont-ce la merveilleuse cantilène du hautbois-solo dans le mouvement lent et la résonance populaire du troisième mouvement ? Sans doute tout cela, mais avant tout, la conception chambriste imposée par Bernard Haitink est un modèle de leçon de direction et d’interprétation. Frank Peter Zimmermann ne se force pas pour le rejoindre dans cette dimension plus poétique que tourmentée.

Les trois concerts se concluaient avec le Concerto pour orchestre de Bartok. Dernière page orchestrale achevée et « meilleure œuvre des vingt-cinq dernières années » d’après Serge Koussevitzky, le créateur, le Concerto pour orchestre peut aisément devenir une page brillante, étincelante pour l’orchestre et son chef. Ce n’est pas la conception de Bernard Haitink qui privilégie des tempi assez amples et souligne avec acuité la dualité d’une œuvre américaine se souvenant avec regret et nostalgie de la terre natale. De ce point de vue, l’ Elégie (troisième mouvement) était bouleversante d’intensité et de tension. Mais le sérieux et la gravité n’empêchaient nullement l’humour naïf et caustique d’être prégnant (second et quatrième mouvements). Aucune lourdeur, aucune pesanteur dans cette interprétation que l’on dirait définitive avec un tel orchestre aux couleurs idoines, à l’équilibre parfait et aux nuances les plus raffinées.

Olivier Erouart

Berlin, le 20 janvier 2010