Bâle : la grande duchesse de Gerolstein

BALE : LA GRANDE DUCHESSE DE GEROLSTEIN
DE CHRISTOPH MARTHALER SUR UNE IDÉE DE JACQUES OFFENBACH

L’Opéra de Bâle est un théâtre innovant en matière de mise en scène, qu’il fasse appel à des nouveaux talents, tels Benedikt Von Peter (Dialogue des Carmélites) et Philip Stölz (Faust et Vaisseau Fantôme) ou au sulfureux Calixto Bieito, le plus iconoclaste des régisseurs. (Don Carlos- Lulu- De la Maison des Morts) ou comme récemment à Christoph Marthaler, vétéran du " régietheater ", habitué des lieux depuis de nombreuses années, pour la nouvelle production de La Grande Duchesse de Gerolstein, une des meilleures et des plus intéressantes opérettes d’Offenbach.
Et c’est ainsi que le public bâlois put découvrir une nouvelle œuvre qui, si elle ravissait les connaisseurs de théâtre de Marthaler, désemparait les simples amateurs d’opérettes traditionnelles ! Elle se présentait en deux parties, la première, constituée par le premier acte de La Grande Duchesse augmentée d’un air du second, respectait sur le plan musical la partition d’Offenbach. En revanche, la seconde devenait une vaste pantomime typique du style de Marthaler et débarrassée de sa musique originale. La décoratrice habituelle de Marthaler, Anna Viebrock avait conçu un imposant dispositif scénique sur trois niveaux dont le rez-de-chaussée était occupé par une boutique de mode, avec pour seule cliente la Grande Duchesse, contigüe d’une armurerie remplie de toutes sortes d’armes à feu qu’un armurier consciencieux passait son temps à vérifier et à essayer. A l’étage, une vaste salle de réception reliée par un grand escalier à une mezzanine donnant à l’arrière sur une cour d’immeuble. La représentation commençait par une longue scène muette, les musiciens vêtus
de treillis militaires, prenant place lentement dans la fosse avant d’attaquer les premières mesures de Tannhäuser , puis enfin l’ouverture de La Grande Duchesse. Pendant le premier acte, un pianiste du haut de la mezzanine égrenait par moment des bribes de Parsifal, Tristan, La Veuve Joyeuse et autres Love Story ! Puis, à la fin de l’acte, au moment du départ à la guerre, il attaqua la Marche Funèbre de Siegfried pendant que les figurants sortaient de scène, non sans s’être copieusement armés, suivis des musiciens. Et c’est ainsi que commença la pantomime, puisque l’orchestre ne revint pas après avoir exécuté seulement le tiers de la partition, laissant le chef désemparé se consoler dans le whisky. Le whisky dont tous les protagonistes restés sur scène firent d’ailleurs une ample consommation tout en continuant à jouer leur rôle. On apprécie l’immense talent de Marthaler, captivant l’attention du public pendant une heure, avec des personnages muets, ne rompant le silence que par deux ou trois airs en sourdines empruntés à Bach, Brahms ou Haendel, accompagnés par le seul pianiste. Le ton était comique, parodique et critique envers le militarisme, mais pas plus qu’il ne le fut à la création en 1867, lorsque la bonne société du Second Empire venait rire à ses dépens d’une œuvre qui se révéla prémonitoire, lorsque trois ans plus tard l’armée française, commandée par d’authentiques généraux Boum s’effondra devant les Prussiens.
Outre la mise en scène de Marthaler, dont on se doutait qu’elle nous réserverait des surprises, l’autre intérêt de cette production programmée pendant les fêtes de fin d’année, consistait en la présence d’Anne Sophie Von Otter, qui revenait dans le théâtre où elle avait débuté sa prodigieuse carrière. Elle incarna avec une rare élégance une Grande Duchesse travaillée par le désir, se pliant sans contrainte et avec talent aux jeux de scènes raffinés imposés par Marthaler. Le seul regret fut que l’on ne put apprécier ses immenses qualités vocales, que pendant le premier acte et un air de…Haendel. Même regret pour Hervé Niquet à la tête de l’excellent orchestre de chambre de Bâle, qui après une vigoureuse et trop courte prestation, se révéla un comédien talentueux dans la deuxième partie. La distribution était partagée selon les rôles entre comédiens, tous habitués au travail de Marthaler et chanteurs membres de la troupe. En tête de ceux-ci, brillait le couple d’amoureux, Fritz et Wanda, incarné par Norman Reinhardt, ténor puissant à la voix chaleureuse et Agata Wilewska, belle soprano, aux intonations délicates et sensibles. Très bonne tenue également des autres chanteurs et notamment Christoph Homberger en Général Boum et Rolf Romei en Prince Paul.
Il ressort finalement de cette adaptation de l’œuvre d’Offenbach, que celle-ci n’a servi pour sa plus grande partie que de canevas à l’action théâtrale de Marthaler, passionnante certes, mais néanmoins frustrante quant à l’absence des deux tiers de la musique du compositeur.

Pierre IUNG
Correspondant d’Accent 4